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4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 09:35

L’écriture inclusive est un outil d’exclusion

par

Ingrid Riocreux

Haut les cœurs ! Tout le monde s’y met ! Je n’aurais jamais cru que ce serait un curé qui me déciderait à écrire un article sur l’écriture inclusive. Mais « heureux·se·s les invité·e·s au repas du Seigneur » (prononcer « heureux et heureuses »), ç’a été le coup de grâce, si j’ose dire. D’ailleurs, il s’est trompé: comme l’ordre alphabétique doit régir les énumérations et se substituer à la convention de l’ordre masculin-féminin, il fallait dire « heureuses et heureux ». L’écriture inclusive oblige à réfléchir deux fois plus avant de parler.

Contraint d’en dire moins

Ce curé porte une lourde responsabilité dans le salut de mon âme puisque, par sa faute, je n’ai pas pu me concentrer plus longtemps et je me suis mise à imaginer une version « non-oppressive » des Béatitudes, débitée par un Jésus vachement « politically correct » :

« Heureux·se·s les pauvres en esprit car le Royaume des Cieux est à elles et eux ; heureux·se·s les affligé·e·s, car elles et ils seront consolé·e·s ; heureux·se·s les doux·ces, car elles et ils possèderont la Terre ; heureux·se·s les affamé·e·s et les assoiffé·e·s de justice car elles et ils seront rassasié·e·s, etc. ».

Je me suis fait la réflexion que dire les choses ainsi prend près de deux fois plus de temps.

Alors j’ai pensé aux journalistes qui ont des petites chroniques de 3 ou 4 minutes ou à ceux qui font le flash-info. Cette satanée écriture inclusive qui, si elle est laide à l’écrit, allonge considérablement la sauce à l’oral, les contraindra à dire moitié moins de choses dans le temps qui leur est imparti ou à accélérer leur débit souvent déjà mitraillette. Si tout va bien, les plus ardents opposants à l’écriture inclusive seront donc les journalistes.

Une écriture séparatiste

C’est vrai que « l’invisibilisation grammaticale des femmes » (on dit comme ça), nos gens de médias la pratiquent allègrement, eux qui se montrent de plus en plus infoutus d’accorder le participe avec le COD antéposé quand celui-ci est féminin. Eh oui, quand on traduit ce qu’a dit une actrice étrangère, il faut penser à accorder. Sinon, on dirait que toutes les victimes de viol ont développé une dysphorie de genre ou un trouble de l’identité sexuelle :

Après avoir plusieurs fois décliné ses avances, il m’a fait la tête, m’a puni et a donné l’illusion à son équipe que je faisais la difficile. (Björk citée dans Libération)

Il m’a poussé sur le lit et s’est mis sur moi. (Annabella Sciorra citée dans Le Parisien )

D’autre part, je voudrais juste rappeler que pour une proportion croissante des élèves (et même des adultes) aujourd’hui, la phrase « les salariés grévistes ont été convoqués », qu’il faudrait désormais écrire « les salarié·e·s grévistes ont été convoqué·e·s », s’écrit ainsi : « les salariais grévistent on était convoquer ». On est donc loin, très loin, de pouvoir envisager la prise en compte des « attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentation des deux sexes » (dixit le Manuel p.4). Je voudrais aussi rappeler que les professeurs sont incités à faire preuve de bienveillance et de compréhension envers cette bouillie grammaticale. Les salariais (l’élève a bien noté que c’est un pluriel puisqu’il a mi un « s », pas vrai ?), grévistent (la confusion sur la nature du mot ne doit pas conduire à négliger le fait que l’élève a manifesté une conscience du pluriel) on était (intuition grammaticale cohérente puisque cette forme existe) convoquer (conscience du caractère verbal de la tournure). C’est bien, mon petit.

Je rappelle que pour les formateurs actuels œuvrant dans les ESPE (ex-IUFM), la grammaire est une violence : ce sont des règles qui brident l’expression spontanée de l’élève et qui, en outre, creusent les inégalités sociales puisque seuls les enfants des milieux favorisés sont supposés aptes à les apprendre et que sur la base de cette apprentissage tout à fait arbitraire et contestable, l’on opère d’horribles discriminations.

Si Marlène Schiappa s’est prononcée contre l’enseignement de l’écriture inclusive, c’est sans doute, avant tout, par un sursaut de réalisme. L’enseignement de ces procédés graphiques aurait pour effet un creusement des inégalités entre ceux qui maîtrisent la grammaire et les autres. C’est un outil d’exclusion.

Au nom de l’idéologie (égalitarisme social), on a détruit la grammaire. Au nom de l’idéologie (féminisme), on voudrait la complexifier. Savoureux paradoxe.

Une écriture discriminatoire

Passons sur le fait que, si ses concepteurs se sont acharnés à féminiser tous les noms masculins, ils n’ont pas pris la peine de masculiniser les noms féminins. De même qu’on a le maire / la maire et le ministre / la ministre, ne devrait-on pas inventer la victime / le victime ? L’écriture inclusive est donc misandre (misandrie = sexisme envers les hommes).

Mais surtout, oui surtout, ce surmarquage exclusif de deux genres ne nous contraint-il pas à nous reconnaître dans l’un ou l’autre d’entre eux ? Comment comprendre cette violence qui nous est faite à l’heure où l’on nous rappelle combien le genre est une construction sociale purement artificielle et (roulement de tambour) atrocement oppressive ? Haut et fort, je le proclame : l’écriture inclusive est transphobe, intersexophobe, hermaphroditophobe et questioningophobe (ou queerophobe, on peut dire les deux).

C’est ainsi, souvent les meilleures intentions en matière d’inclusivité s’avèrent au final très discriminatoires. La preuve avec ces conseils de déguisements non-oppressifs, où on lit ce commandement : « ne vous déguisez pas en un personnage ayant une orientation sexuelle différente de la vôtre ». Outre que cela implique de faire préalablement connaître à tout le monde son « orientation sexuelle », cela signifie surtout qu’une lesbienne n’a pas le droit de se déguiser en Cendrillon. C’est donc de la lesbophobie. Quelle honte.

Et nos amies les bêtes ?

Je me suis demandé ce qu’il en était des phrases portant sur les animaux. Puisqu’il faut « renoncer au masculin générique » (dixit le manuel), devrait-on dire: « la chienne et le chien sont les meilleur·e·s ami·e·s de l’être humain » ? Ou peut-être faut-il s’aligner sur le passage de « homme » à « être humain » (déjà bien entré dans les mœurs) et dire « le canidé est le meilleur ami de l’être humain ». Mais le loup aussi est un « canidé »… Merci de m’éclairer.

Et que faire pour « le cheval est la plus noble conquête de l’homme »? Là, je sais : je pense qu’il faut bannir purement et simplement cette phrase qui peut, à bon droit, être considérée comme spéciste et donc, oppressive. J’ai bon ?

Published by Un Sage