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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 11:36

Pédagogie : que signifie « résoudre un phare » 

Ingrid Riocreux

agrégée de lettres modernes, spécialiste de grammaire, rhétorique et stylistique

 

Que ceux qui savent lèvent la main, ne répondez pas tous en même temps.

Normalement, seuls ceux de mes lecteurs qui ont (ou ont eu récemment) des enfants à l’école primaire connaissent la réponse à cette question.

Il y en a même qui vont se dire que je débarque, parce que pour leur part, cela fait sans doute belle lurette qu’ils savent ce que veut dire « résoudre un phare ». Belle lurette, en fait, je n’en sais rien. Peut-être est-ce tout récent : si quelqu’un pouvait me dire quand sont apparus lesdits « phares », je lui serais extrêmement reconnaissante.

Enfin, donc, voilà.

Comme de coutume, quelques semaines après la rentrée, nous parents sommes conviés à une réunion durant laquelle la maîtresse de notre enfant expose un premier bilan du niveau et de l’ambiance de la classe et précise son projet pédagogique pour le reste de l’année. Maîtresse gentille, à la fois douce et exigeante, très attachée à la posture, à la qualité d’écriture, exercices de copie, pratique régulière de la lecture à voix haute, listes de mots difficiles à apprendre, tout cela fait plaisir à entendre.

Je tique un peu en découvrant qu’en CE1, la conjugaison se limitera à l’apprentissage du présent de l’indicatif d’être et avoir et des verbes du premier groupe, avec « un petit peu de futur ». Admettons…

Mais le top, c’est les mathématiques. « Jusqu’à présent, vos enfants ont appris à faire des opérations, ils vont bientôt découvrir les phares. »

Pardon ?

Fards ? Phares ? Fars ?

La maîtresse explique. Autrefois, on disait « un problème » mais pour l’enfant, avoir un problème c’est quelque chose d’embêtant, d’angoissant. Alors, on dit « phare »: comprenez « Petite Histoire à résoudre».

Un instant, j’envisage de lever la main pour faire remarquer que, dans ce cas, on devrait dire « une phare ». Mais comme il m’a fallu encaisser le choc, je m’aperçois qu’on est déjà passé à autre chose. Alors je m’interroge : elle n’a pourtant pas l’air bête ni sortie de fraîche date d’une ESPE, cette brave maîtresse. Alors pourquoi mais pourquoi se sent-elle obligée d’adopter ce mot stupide de « phare » ? Que lui arriverait-il si elle persistait à dire qu’elle donne des « problèmes » à ses élèves ? Que craint-elle ? J’avoue ne pas saisir.

Se rend-elle compte que personne ne comprendra notre petit s’il explique à ses grands-parents, à la boulangère ou à qui que ce soit, que ce qu’il aime à l’école, ce sont les « phares » ? N’est-ce pas potentiellement déstabilisant/embêtant/traumatisant/angoissant pour l’enfant de constater que ce mot qui lui est familier fait écarquiller les yeux à tout le monde hors du cercle de la classe ?

Le lendemain, à la sortie de l’école, je croise ma copine Hélène (qui me lit certainement en ce moment en faisant de la broderie, du tricot, du crochet, ou je ne sais quel truc que je suis bien incapable de faire : coucou !) et je lui demande si, sérieusement, elle, qui a des enfants plus grands, a pris l’habitude de leur demander, en supervisant les devoirs : « mon chéri, as-tu réussi à résoudre ton phare ? veux-tu que je t’aide à résoudre ton phare ? etc. » Elle éclate de rire et me répond en substance : « ne t’embête pas, tu dis problème, tout le monde dit problème, de toute façon. Et tu expliques à ton enfant que les maîtresses disent phare mais que pour les gens normaux, un phare, c’est une tour avec une lumière pour guider les bateaux. »

Eh bien (là encore, certains vont dire que je me réveille bien tard mais c’est seulement qu’avant je n’étais pas concernée par les « phares ») j’ai découvert qu’il existe toute une collection de manuels de mathématiques qui s’appelle « Petit Phare ». Je les avais déjà vus dans les magasins et j’avais trouvé que c’était une drôle d’idée d’avoir inventé un personnage en forme de phare. Tout s’éclaire, si j’ose dire.

Mais je m’inquiète : ce symbole phallique ne contribue-t-il pas à assimiler les mathématiques à une activité intellectuelle masculine ? Dans notre monde maudit où l’on oriente, paraît-il, les filles vers les filières littéraires et les garçons vers les filières scientifiques (c’est faux, j’ai dû me battre pour qu’on ne m’oblige pas à faire S), ne sommes-nous pas, avec ce personnage de Petit Phare, en train de perpétuer un immonde stéréotype de genre ? Mort aux phares. Longue vie aux problèmes !

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Published by Un Sage