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27 octobre 2017 5 27 /10 /octobre /2017 16:00

Méthode de Singapour : le truc « people » à la mode qui peut noyer le pédagogisme

Jacques Billard

Rétablir une école qui fonctionne n’est pas une mince affaire et pour espérer y parvenir, il faut en passer par des autorités. Autrefois, on pouvait se reposer sur l’Université, les corps d’inspection et l’expérience des enseignants. Il existait alors une sorte de consensus, aujourd’hui totalement disparu. Mais c’est qu’alors on n’avait en tête que l’intérêt des élèves et celui du pays. L’école n’était jamais pensée comme fournissant une masse de manœuvre à disposition d’une idéologie, comme elle l’est aujourd’hui où l’école est vue comme un instrument de modelage de la société rêvée de demain.

Servie par Cédric Villani !

Notre nouveau ministre, Jean-Michel Blanquer, paraît désireux de revenir à une école qui enseigne. Hourra. Mais comment peut-il faire sans se faire accuser d’un retour au passé ? Fastoche ! Il suffit de faire passer ce retour pour une avancée due à de nouvelles méthodes et à d’indiscutables progrès scientifiques. Pour les progrès scientifiques, ce sera le rôle des neurosciences, lesquelles, justement, remettent à l’ordre du jour la pédagogie d’avant l’école de l’enfant-roi. Pour les méthodes, nous avons celle, dite de Singapour, plébiscitée partout dans le monde. Et pour renforcer le tout, on peut faire appel à une figure scientifique connue. La méthode de Singapour sera donc accompagnée de la personne de Cédric Villani, vrai mathématicien, médaillé Fields, « people » mais pas trop et de surcroît député LREM. « Looké » à point, il est le seul scientifique (on ne dit plus savant), dont le « look » peut être aux mathématiques ce que la langue tirée d’Einstein est aux sciences physiques. Les maths ? C’est aussi facile que la relativité restreinte. De plus, ce people-matheux n’aura rien d’autre à faire qu’à être là puisque la méthode existe. Et grâce à ce coup double, Villani-Singapour, notre pays pourrait, peut-être, redevenir ce qu’il est depuis Descartes, le pays des mathématiques.

Mais… quelle est donc cette méthode, présentée comme nouvelle, révolutionnaire, consensuelle, mais surtout magique. Magique, car il y a illusion à croire qu’une simple méthode suffirait à résoudre les problèmes de l’école et de son enseignement inefficace. Illusion aussi de croire que les méthodes existent quelque part dans un ciel pédagogique et qu’il suffit d’aller les y chercher. Illusion encore de croire que les méthodes existent indépendamment des conditions qui les ont engendrées. Mais ne chipotons pas et examinons.

La « nouvelle » méthode qui vient d’hier

Cette méthode, imposée par l’État de Singapour à une époque où se faisait ressentir le besoin d’une population formée pour l’international est réputée tirée principalement des travaux du psychologue américain Jerome Bruner et des pratiques Montessori. C’est une méthode qui passe du concret à l’abstrait, lentement et par l’intermédiaire d’une représentation par images. C’est ce que dit la présentation officielle de la méthode, présentation faite pour le grand public et qui s’abstient, bien entendu, de dire ce qu’il faut entendre par « abstrait », « concret », « image »

Bruner est assez peu connu en France, car il est (était, il est mort en 2016) une sorte de bis repetita de la psychologie piagétienne et de la psychologie de la forme, doctrines dominantes en Europe continentale. De plus, et ce n’est pas bien reçu par le pédagogisme français, il se fonde sur des facteurs cognitifs innés, ce qui est inacceptable par le pédagogisme puisque cela reviendrait à admettre que la nature pourrait limiter l’aspiration à la toute-puissance de l’éducation. C’est comme si on se mettait à affirmer que les garçons seraient garçons par nature, comme les filles seraient filles par nature alors que tout le monde sait bien que ce n’est pas le cas ! Ces capacités innées de Bruner sont pourtant reprises de Descartes (idées innées) ou de Kant (les formes a priori de la connaissance). Rien de nouveau, donc, du moins pour nous. Quant au rôle du milieu culturel, Bruner constate qu’il permet ou non le déploiement de ces capacités innées : l’enfoncement des portes ouvertes est une des grandes spécialités des sciences humaines. Et Bruner de découvrir trois étapes dans le développement de l’enfant, précisément celles, détaillées avant lui, de Piaget…

« Concrète, imagée et abstraite »

La méthode de Singapour énonce d’elle-même les trois étapes de sa démarche : « concrète, imagée et abstraite ». Elle est concrète parce qu’elle part des choses vues ou manipulées ; elle est imagée parce que ces choses vues ou manipulées sont représentées par des « images » (entendons symboles). Enfin, cette méthode est abstraite parce qu’elle finit par les nombres (le cardinal) et les opérations. Après les phases d’observations et de manipulations, puis de représentations symboliques, on découvre l’opérateur. Cet opérateur, par exemple l’addition, est présenté comme un moyen rapide de calculer. On en comprend le sens, puis on s’entraîne à la poser, enfin on l’utilise dans la résolution des problèmes. Il ne reste plus qu’à apprendre les tables par cœur. À l’endroit et à l’envers pour les virtuoses !

Bref, si on a bien tout compris, il s’agit d’observer, de manipuler et de représenter par des symboles univoques, et… c’est précisément ce qui s’est toujours fait en France. On trouve même des manuels scolaires qui appliquent la méthode de Singapour avant même son invention, comme, le manuel publié par Istra en 1961, Pas à pas de 1 à 100. Et ce n’est qu’un exemple nullement isolé. Des manuels comme celui-ci existent depuis… toujours.

1961, c’était avant que l’école de l’enfant-roi-heureux n’impose l’auto-socio-construction du savoir qui a entraîné la règle des classes hétérogènes et de l’impraticable pédagogie différenciée. Mais c’était aussi avant l’irruption, dévastatrice, de ce qu’on a appelé les « mathématiques modernes », versant pédagogique des travaux du groupe Bourbaki (1960). Les mathématiques modernes ont (heureusement) disparu de l’école primaire (avec l’échec de Bourbaki ?), mais pas la pédagogie différenciée ni l’enfant auto-socio-constructeur de lui-même.

L’éducation par l’instruction

Les pays anglo-saxons, qui nous avaient devancés dans le pédagogisme, étaient cependant restés sur les doctrines dites « behaviouristes » de Watson ou Skinner, doctrines qui n’ont que peu pénétré en France, et les systèmes scolaires de ces pays s’étaient effondrés bien avant le nôtre. La survenue de la méthode de Singapour (1980), avait ce sens bien particulier de permettre l’abandon du « behaviourisme », héritage britannique, en exploitant la « révolution cognitiviste » américaine (1960) contemporaine de Bruner. Cette « révolution » en Amérique devait faire reculer le « behaviourisme » et sa pédagogiste et tayloriste pédagogie par objectifs, ‘‘ppo’’ de son petit nom, en présentant comme des avancées des neurosciences, les théories européennes (Descartes, Kant, Piaget, Wallon) ou russes (Vygostski). C’est donc par les neurosciences que le monde anglo-saxon fait reculer le pédagogisme.

Et ce sera par les neurosciences qu’on fera oublier, en France, le règne du pédagogisme, quoiqu’il soit, chez nous, plus difficile à déraciner, car fortement politisé. Pas de retour au passé, pas de rétablissement des méthodes de la Troisième République. Au contraire, on avance d’un pas assuré en adoptant une « nouvelle méthode qui a fait ses preuves » et qui est, de plus, confirmée par les dernières recherches des neurosciences. L’adoption de la méthode de Singapour ne signifie, en fait, rien d’autre que ce retour. Il faudra quand même l’adapter, car cette méthode ignore la géométrie, tout comme elle ignore le système métrique, obligatoire en France depuis la loi Guizot (1833).

Notre ministre aurait bien tort de ne pas faire jouer, en faveur de l’école, l’extraordinaire aura de cette méthode, bien tort également de ne pas exploiter les personnalités « people » qu’il a sous la main, et, subsidiairement, il a également raison d’en appeler à l’Inspection générale. En tout cela, on peut voir la promesse d’une école qui, à nouveau, reprendrait sa mission qui est d’enseigner ou d’instruire plus que d’éduquer. Ou, pour mieux dire, qui éduque par l’instruction.

Maths ou pas maths?

Il n’y a mathématiques que lorsqu’il y a démonstration, faute de quoi, il ne faut parler que de calcul. Or les démonstrations ne sont accessibles aux élèves qu’assez tardivement, mettons vers l’âge de 12 ou 13 ans. Avant, on peut apprendre, par exemple, que les diagonales des carrés ou des rectangles sont égales, mais sans le démontrer. La Troisième République avait eu la sagesse de se contenter des mots « calcul », « arithmétique » et « géométrie », ne conservant les mathématiques que pour les classes de Cinquième et suivantes.

Published by Un Sage