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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 18:00

Rentrée des futurs profs: à l’école des abandonnés de la République

par

Jean-Paul Brighelli

Enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

 

 

Six cents personnes (600 là, et à la même heure un même groupe sur le site de la fac de Droit) massées autour de la cafétéria dès 9h, futurs profs de collège et des écoles, quelques agrégés perdus dans le flot, peu de conversations puisque les gens ne se connaissaient pas, et semblaient marcher en terrain miné. Pour l’essentiel, des quadras dont les années d’études appartenaient à un passé trépassé. Des femmes, majoritairement. L’enseignement serait-il la soupape des divorces ratés ?
Une demi-heure après, entrée dans le grand amphi Peres de la fac. Derrière la table installée sur la tribune, l’Inspecteur d’Académie ouvre le feu avec une longue intervention de bienvenue.
Nous avons donc appris que nous étions désormais des cadres A de la fonction publique — payés sur la base du salaire moyen français, soit 1500 € / mois après cinq ans d’études : que gagne pendant ce temps un cadre du secteur bancaire, Mister Macron ?… Appris qu’un cadre A devait avoir une tenue correcte, car le vêtement a une fonction mimétique , avoir un jean bien coupé empêchera donc les gamins / gamines d’avoir des jeans déchirés… De même au niveau vocabulaire : ne pas jurer (il faudra que j’explique le mot à mes futurs élèves, tiens !), ne jamais s’énerver. Ça les empêchera sûrement d’éructer de leur côté.
Appris aussi que nous avions passé le concours car nous avions reconnu l’excellence du modèle éducatif français (ben non, c’est pour le fric , quelle autre option avec un Master de Lettres, quand on n’est pas un héritier, comme disait Bourdieu ?). Appris enfin qu’avec Jean-Michel Blanquer, c’était la confiance restaurée qui était entrée rue de Grenelle. Hmm… L’année dernière, le même Inspecteur d’Académie a dû expliquer qu’avec Najat, c’était la confiance perpétuée. Les ministres passent, les IA-DASEN restent. D’ailleurs, on nous précisera plus loin que « si vous avez une classe de Quatrième, pour l’élève, c’est la seule quatrième de sa vie » : la latitude récemment donnée par le ministre pour opérer à nouveau des redoublements est apparemment ignorée.

« Il faut que vous fassiez confiance aux familles de vos élèves » — évitons de penser que certains parents viennent, de temps en temps, agresser un prof ou un directeur d’école. « Il faut aimer — platoniquement bien sûr , vos élèves » : c’est curieux cette insistance du système sur la pédophilie, le médecin qui m’a délivré mon permis physique et psychique d’enseigner m’a demandé aussi, avec une foule de soupçons, pour quelle raison pathologique je voulais fréquenter des gamins.
« Et il faut laisser à vos élèves assez d’espace pour qu’ils deviennent des citoyens éclairés » : la formulation m’a paru énigmatique, mais un IPR, prenant la parole peu après, a explicité le propos : « Vous avez un devoir de neutralité en tant qu’enseignants qui oblige à respecter la laïcité, corollaire de l’égalité ; les élèves n’ont pas ce devoir : c’est par la prise de parole qu’ils forment le futur citoyen éclairé qu’ils deviendront infailliblement ». Ça, c’est de la loi Jospin remise au goût du jour : liberté d’expression, etc. Donc, si j’ai bien compris, je dois rester neutre, supporter les discours les plus fanatisés de mes loupiots, e
excuser le fait qu’ils manifestent pendant les minutes de silence. Bon.
Le même IPR a utilisé la méta
phore de la matriochka pour caractériser ce qu’était, selon lui, l’ancien système, où chaque classe succédait à la précédente sans lien organique. « Mais grâce au système des cycles, désormais, tout est lié , et le CM2 est organiquement lié à la Sixième ». Il n’a jamais dû voir une matriochka, parce que tout s’y emboîte. Et manifestement, la réforme Najat est toujours d’actualité. C’est bien la peine que Blanquer, il se décarcasse !

« La liberté pédagogique, ce n’est pas n’importe quoi », a précisé l’IPR ; « reprenons les textes ». Et de projeter sur l’écran (manifestement, les IPR maîtrisent le C2i, ce pré-requis de connaissances informatiques bien plus crucial, désormais, que les connaissances disciplinaires) les Bulletins officiels expliquant en quelques déterminants fléchés (« Professeur => éducateur ») le cadre dans lequel nous devons évoluer. Ainsi, nous avons appris qu’un fonctionnaire est tenu au secret professionnel et en même temps, comme dirait Emmanuel, se doit d’informer le public , ce que je m’empresse de faire ici-même.
« Si vous faites venir un éditeur dans votre établissement (ces gens-là supposent donc que le prof lambda connaît des éditeurs…), vous devez faire aussi venir un éditeur concurrent » : il est temps que j’étoffe mon carnet d’adresses !

À propos d’éducateur… Nous avons trouvé sur les travées des imprimés où était notifiée une question, à laquelle nous devions répondre, ce qui faciliterait in fine le dialogue avec les experts attablés au bureau. J’ai donc planché sur

et demandé si le « ou » était inclusif ou exclusif (comme dans le Mariage de Figaro). À quoi l’on m’a répondu qu’aujourd’hui, enseigner, c’est éduquer et vice versa. Ils n’ont pas dû lire Condorcet, au rectorat. À moins que le projet final soit de transformer n’importe quel prof en gardien de fauves.

L’après-midi, c’est à la fac de Droit de Marseille, sur la Canebière, que la messe s’est continuée , avec le discours du recteur. Après un long historique de l’Académie depuis 1808, il s’est lancé dans le dur : « L’école il y a trente ans ne luttait pas contre le décrochage scolaire, au contraire elle le favorisait. N’êtes-vous pas les témoignages vivants de ces progrès de l’école ? » En voilà un bon petit soldat du collège unique !
Le discours public autorise-t-il toutes les hyperboles ? « L’école française accueille plus de nationalités que l’ONU » , hmm, difficile à concevoir, une nationalité hors ONU  ou peut-être fait-il allusion aux « communautés », comme on dit désormais ? Les métaphores viennent au secours de ses hyperboles : « Le sage voit les pétales de la rose, mais l’imbécile en voit les épines » , Brighelli, vous êtes repéré ! Le recteur a spécifié qu’il utilisait un proverbe arabe à cause du public qu’à Marseille, nous avions toutes les chances d’accueillir. Il ne doit pas sortir souvent à Belsunce, où les Chinois commencent à supplanter les Maghrébins : il convient donc d’actualiser les métaphores : « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde Meirieu. »
« On ne peut plus dire que vous êtes partis pour un long fleuve tranquille, vous faites même partie des toutes premières promotions qui allez connaître des évolutions considérables dans votre carrière » : maître de Jiu-jitsu 
comme Néo(prof) dans Matrix ?Cibles humaines ?

Et cerise sur le gâteau, « vous êtes des intellectuels, vous n’êtes pas des exécutants ». Oui , pour 1500 € par mois pour nous faire cracher à la gueule, nous sommes presque des exécutés.
Le recteur, bon petit soldat nommé par Najat et toujours là, a obligeamment rappelé les quatre priorités de l’actuel ministre : le dispositif « devoirs faits » , afin de pallier les différences d’environnement familial, c’est un serpent de mer depuis cinquante ans, le grand dada de l’égalitarisme. La nécessité du « bien-être » , est-ce la version Blanquer du « vivre ensemble » najatien ? Nous n’en saurons pas plus. Les ajustements de la réforme du collège , qui n’est donc pas supprimée, pour les cours de latin, voir la planète Mars : et comment allons-nous faire, puisque dans le collège où je suis nommée en stage, ils utilisent en français un manuel de 2009 (programmes Darcos) réalisé par une certaine Brigitte Réauté ? Et la priorité donnée à la sécurité ,est-ce une allusion au plan Vigipirate ? Devons-nous fouiller les élèves ? Interdire les compas et les gommes bicolores ?
« Ayez confiance en moi, confiance dans votre hiérarchie » : tu parles que je vais raconter à mon Principal les problèmes que je rencontrerais , il me signalerait tout de suite aux autorités de l’ESPE, et je serais tricarde à tout jamais. « Soyez créatifs, inventifs, soyez cet enseignant dont on se souvient toute sa vie », « et ce soir, quand vous rentrerez chez vous, évitez de twitter « le recteur m’a nommé ministre de l’Education nationale, vous serez désavoué, je pense » (ah, l’humour ! Toujours l’humour !). Cerise sur la cerise : « Et voici ma première commande, a-t-il lancé en guise de péroraison : essayez de penser à un moyen de réformer le Bac et la première année de Licence » , ça, c’est ce qui s’appelle consulter la base !

Eh bien, faisons du Bac un certificat de fin d’études, autorisons les universités à sélectionner comme elles l’entendent, ça m’aurait éviter de croiser à la fac des glandeurs venus là pour toucher leur bourse pendant que moi, sans ressources, je n’y avais pas droit, toute bonne élève que j’aie été, et dissocier les deux premières années du reste du cursus universitaire , sur le modèle des prépas, et survive qui peut ! Je ne dois pas être la seule à y avoir pensé. Mais le ministère est-il capable de l’entendre ?

La directrice adjointe de l’ESPE a pris la parole après le recteur, pour expliquer les problèmes spécifiques de Marseille — la différence entre quartiers Nord et Quartiers Sud, le 13-14ème d’un côté, les bourgeois du 8ème de l’autre. Un moyen sain de ne pas alimenter les dissensions dans la ville. Pas pu m’empêcher de penser que quatre jours auparavant un véhicule parti des quartiers Nord a renversé plusieurs personnes intentionnellement, et tué une brave dame à un arrêt de bus, avant de finir sur le Vieux-Port, devant la Criée. Oui, effectivement, il y a de légers problèmes dans cette ville.
Elle nous a parlé aussi des quatre domaines du tronc commun , le premier étant « les gestes professionnels liés aux situations d’apprentissage » : la manchette sur la nuque ou le cri qui tue ? Après tout, n’envisageais-je pas plus haut de devenir maître d’arts martiaux ?
L’assiduité à l’ESPE est bien entendu requise, que l’on ait ou non déjà un Master. Mais elle produit une « formation intégrative » — quoi que cela veuille dire ,« qui doit permettre de confronter les apports théoriques aux situations réelles, creuset de la décortication des situations effectives. » Sic. Bonjour à la langue de bois. Je me suis crue transportée au discours des comices agricoles de Madame Bovary. Qu’aurait pensé Flaubert de cette directrice adjointe ? Et elle, que pense-t-elle de Flaubert ? L’a-t-elle lu, d’ailleurs ?

Résumons. Les mots les plus fréquents, toute cette journée, furent « félicitations » (pour un concours « exigeant » , j’en parlerai aux didacticiens quand je les croiserai), « projet », « unité dans la diversité », « cadre », « confiance », et « mutations » : non, pas celles du personnel, celles du système éducatif favorisées , forcément , par l’usage massif du numérique, dont on sait ce qu’on peut penser : les pays qui caracolent en tête des classements PISA, Chine, Japon, Corée, n’utilisent pour ainsi dire pas le numérique. Mais les pédagogues de chez nous ne doivent pas le savoir, ils ne lisent pas les articles de Natacha Polony.

 

Published by Un Sage