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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 16:10
L’abstention, le choix de ceux qui n’assument pas
 
Maurice Merchier
Professeur honoraire de sciences sociales

Affichage de campagne à Paris, avril 2017. SIPA. 00804705_000002

Les taux historiques d’abstention aux dernières élections, présidentielle et législatives, sont le plus souvent interprétés comme produits d’un contexte politique contingent. Ils s’expliqueraient notamment par la longueur de la séquence électorale, depuis les primaires de la droite de novembre 2016, engendrant une fatigue démocratique, ainsi que par tous les événements imprévus qui se sont succédé et ont abouti à une offre électorale inadaptée aux souhaits d’un grand nombre d’électeurs.

Pourquoi le mal est profond

Sans être fausses, ces analyses s’avèrent fortement réductrices. Elles sont aussi le signe de l’inopportunité qu’il y a pour des commentateurs pressés par les logiques médiatiques à inscrire leurs réflexions dans le temps long. Mais elles sont aussi le symptôme de la réticence de toute une société à prendre acte d’une évolution sociale et culturelle inquiétante. Notre crise de la démocratie n’est pas seulement imputable aux institutions et aux dérives des pratiques de financement de l’activité politique : elle s’explique d’abord par la dégradation des comportements citoyens, dans un contexte de déresponsabilisation générale.

On sait depuis Tocqueville que les sociétés démocratiques sont structurellement en quête d’égalité, le corollaire étant l’allergie aux inégalités, qui se répand dans le corps social en de multiples dimensions. Comme déjà Tocqueville en relevait bien des indices dans l’Amérique qu’il étudiait, les inégalités individuelles sont de moins en moins tolérées, et sont soit niées, soit dénoncées. On a ainsi vu se construire un système de représentations dans lequel toute « sortie du rang » est mécaniquement frappée de suspicion, voire d’illégitimité. C’est l’avènement de ce que Nietzsche qualifiait de « morale d’esclave » ; comme l’a écrit Régis Debray « Ce n’est pas la justice mais le ressentiment qui entend niveler les conditions et les récompenses sans tenir compte des capacités et des efforts. »1  Ce que l’on reproche en fait aux gagnants, plus ou moins inconsciemment, c’est de ne pas en être. Ils sont comme les usurpateurs d’une distinction convenant en fait à l’ego. Le rejet des responsables n’est le plus souvent que le retournement de la frustration engendrée par les propres limites de leurs contempteurs.

La démocratie obsolète?

Ce ressentiment est perceptible à tous les étages de la vie sociale. Cela produit une défiance systématique vis-à-vis de toute prise de responsabilité, même aux niveaux les plus modestes. Quiconque est familier de la vie des associations peut en témoigner. C’est aussi vrai dans les amicales, les clubs en tout genre, les sections locales politiques ou syndicales : toute accession à un poste de responsabilité, quel que soit son mode de désignation, y compris le mode électif, transforme la personne en une cible offerte à de multiples formes d’agressivité. En individualocratie (permettez-moi ce pléonasme…), dictature paradoxale de l’indistinction, on tire sur tout ce qui se singularise. Ce trait culturel caractéristique du populisme ambiant débouche logiquement sur la jubilation collective que suscitent aujourd’hui toutes les formes du « dégagisme ». Que l’on ne s’illusionne pas : la cohorte de nouveaux députés n’échappera pas à la règle ; quelles que soient leurs velléités d’innover dans les pratiques parlementaires, dans quelques mois, l’effet de nouveauté passé, ils seront eux-mêmes des cibles, tout autant sinon plus que les anciens, les probables déceptions faisant franchir un degré de plus à la violence du rejet.

Ce responsable-bashing permanent produit des comportements de retrait. Michel Crozier, dans les années 1960 du siècle précédent avait déjà déduit de ses analyses d’entreprises une certaine forme de culture politique typiquement française consistant à tirer tous les avantages de la non participation aux processus de décision : évitement du risque d’avoir à assumer l’échec éventuel, et de ce fait préservation de la possibilité de contester. Cela se joint à cette montée du risque inhérent à toute prise de responsabilité pour produire une crise des vocations sensible en ce qui concerne les conseils municipaux, et notamment la fonction de maire. Cette tendance ne peut que s’affirmer et concerner notamment toutes les fonctions électives.

Une myriade d’individus…

En tous cas, c’est bien de cela dont il s’agit dans la montée des abstentions. Le comportement de retrait se diffuse par toutes les ramifications du tissu social, jusqu’à concerner les électeurs eux-mêmes. Participer à la désignation d’un représentant est en effet déjà partager une petite part de la responsabilité qui lui incombe. C’est donc assumer un peu du risque de l’échec total ou partiel des politiques qu’il contribuera à mettre en œuvre. C’est mettre le doigt dans l’engrenage d’un « système » que par ailleurs on vilipende avec véhémence. La stratégie de retrait de l’exercice électoral est infiniment plus confortable, puisqu’elle laisse entière la faculté de vitupération, sans risque d’incohérence. Le slogan de 1968 « élections, piège à cons » est redevenu d’actualité, à ceci près qu’au lieu de résonner dans la grande vallée de l’épopée révolutionnaire, il se rabougrit dans les embouchures minuscules d’une myriade d’écouteurs individuels isolés de tout bruit collectif.

…contre la citoyenneté

Au bout du compte, c’est la citoyenneté qui s’érode peu à peu. Cette tendance à la fuite des responsabilités s’exerce jusqu’à ce niveau, comme elle sévit à tous les échelons de la vie politique. Le danger, à terme, c’est l’abandon de la décision démocratique au profit de systèmes de règles rigides et impersonnelles, et, à terme, à des algorithmes, avec la mise en place déjà largement entamée de processus d’intelligence artificielle

 

 

Published by Un Sage