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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 16:00

Extrait du "Causeur"

Ensemble, pour un changement dans la continuité !
Ou comment nos politiques abusent des mêmes slogans
Franck Crudo
Journaliste.
Mercredi dernier, j’ai souri de bon matin. Ce qui, pour un gars comme moi à peu près aussi matinal que doit l’être David Guetta, relève de l’exploit. Je tiens donc à remercier au travers de ces quelques lignes Sylvia Pinel pour cette franche risette aurorale. Interrogée sur LCI notre patronne des radicaux de gauche, candidate à la prochaine primaire, a bredouillé, pince-sans-rire : « j’incarne une forme de changement"

 

J’ai pouffé en me brossant les dents non pas parce que notre ancienne ministre du Logement est bien partie pour claquer un score à la Jean-Frédéric Poisson ou à la Jean-François Copé – le passé très récent démontre qu’une surprise est toujours possible – non, moi ce qui me fait marrer à chaque fois, c’est le coup du candidat du changement. Parce que, mine de rien, j’entends ça depuis… bah, depuis que je suis tout petit en fait.
En politique, il y a quelques tartes à la crème que l’électeur ou le téléspectateur doivent ingurgiter de manière récurrente. Lors des soirées électorales, on frôle même parfois l’indigestion. Les phrases préfabriquées sont assénées à haute dose, du genre : « il faut laisser la justice faire son travail ». Ou dans un autre style : « les Français nous ont envoyé un message clair ». Le message en question étant généralement, comme par hasard, assez proche des convictions du politique qui ânonne cette fadaise. A ce titre, il y a toujours quelque chose de quasi extatique à entendre Mélenchon ou ses épigones éructer que le gouvernement vient d’être sanctionné parce qu’il ne menait pas une politique assez à gauche… alors que les électeurs viennent de voter massivement à droite.
Tenez, je vais jouer les Paco Rabanne ou les Elizabeth Tessier du pauvre (pléonasme ?) et oser une prédiction : au soir du second tour de la prochaine présidentielle, notre chef de l’Etat nouvellement élu ne pourra pas s’empêcher, durant son allocution, de psalmodier qu’il sera « le président de tous les Français ». Cela marche à tous les coups. Hollande, Sarkozy, Chirac… tous ont récité ce poncif ultime, le soir de leur triomphe. Même Donald Trump, dans un bel exercice de langue de bois teinté de politiquement correct qu’il est pourtant censé honnir, nous a gratifié d’un « je serai le président de tous les Américains », juste après son élection. Des éléments de langage quasi forcés auxquels se sont soumis avant lui Obama, Bush, Clinton et compagnie…
Présidentielle : Donald Trump, “président de tous les Américains”
Nos chefs d’Etat fraîchement élus balancent mécaniquement cette ritournelle comme on jure fidélité à son épouse devant le maire, comme on souhaite la bonne année, comme on remplit un formulaire à la douane américaine en cochant la case spécifiant que l’on n’est pas un terroriste : c’est un passage obligé et ça n’engage à rien.
Sylvia Pinel ou Bruno Le Maire n’ont rien inventé. Durant les campagnes électorales, on use et abuse des mêmes ficelles, des mêmes slogans. On nous fait et refait le coup du candidat du changement. C’est comme la série des Rocky ou « Des Chiffres et Des Lettres », ça ne s’arrêtera jamais.
François Mitterrand (« Un président jeune pour une France moderne ») et Jean Lecanuet (« Un homme neuf, une France en marche ») misent sur la carte du jeunisme dès la présidentielle de… 1965. Ce qui, pour le coup, ne nous rajeunit pas vraiment. Et tant pis si « Tonton » avait déjà, mine de rien, 49 balais. Tant pis également si Clémenceau et Churchill n’étaient pas les perdreaux de l’année lorsqu’ils nous ont tiré d’un mauvais pas durant les heures les plus sombres de notre histoire. La jeunesse et la nouveauté ne garantissent ni la compétence, ni le courage, ni l’efficacité.
En 1974, Valéry Giscard d’Estaing promet « le changement sans le risque », lors de la campagne du premier tour, tandis qu’un Mitterrand bien plus ambitieux entend carrément « changer la vie » dans son programme. Pour les Législatives de 1986, le RPR fait fureur avec son « Vivement demain! ». A la présidentielle de 1995 Lionel Jospin (« Le président du vrai changement ») et François Bayrou (« La relève, le changement ») se marquent à la culotte. En 2007, Ségolène Royal tente le tout pour le tout avec un slogan aussi original que percutant : « Pour que ça change fort ». Son adversaire, Nicolas Sarkozy, se présente lui comme le candidat de la « rupture » alors qu’il était précédemment l’un des principaux ministres de Jacques Chirac. Culotté mais finalement payant. Pour la déconne, on regrettera juste qu’il n’ait pas opté pour « le changement dans la continuité ». Un slogan digne d’un sketch de chansonnier au Caveau de la République ou d’un film de Poiret et Serrault, mais qui sera tôt ou tard réellement employé au rythme où l’on va.
En 2012, François Hollande privilégie un simple mais efficace et désormais collector « le changement, c’est maintenant ».

L’homme est habile car il ne précise nullement si le « changement » annoncé sera positif ou non. Car après tout, on peut changer pour le meilleur comme pour le pire. Nos conseillers en communication et nos politiques, de gauche comme de droite, ont bien compris que le désir de changement est un biais cognitif bien ancré dans la nature humaine. La ficelle est certes grosse, mais tant qu’elle fonctionne…
« La vie oscille, tel un pendule de droite à gauche, entre la souffrance et l’ennui », écrit Schopenhauer. Et dans les deux cas, on veut que ça change. Un peu comme les supporteurs ou les présidents d’un club de foot qui pensent qu’en changeant d’entraîneur, l’équipe retrouvera le chemin de la victoire. Ou comme le type blasé qui quitte sa femme – la réciproque est tout aussi valable – parce qu’il pense que l’herbe est plus verte ailleurs. Au final, on est le plus souvent déçu.
Par principe, un écolo ça recycle. Y compris les slogans. Guère surprenant donc de voir le candidat à la récente primaire des Verts Yannick Jadot ressortir des cartons le « Vivement demain » du RPR pour sa propre campagne électorale. Sa concurrente, Michèle Rivasi, utilise une autre ficelle bien connue du métier : le coup du rassemblement. Avec son slogan « Ensemble, l’avenir nous appartient », la députée européenne se distingue à peine de Cécile Duflot et de son audacieux « Demain, nous appartient ». Des slogans profonds et innovants qui ont sans doute contribué à l’énorme succès populaire de cette primaire des écologistes.
Et puisqu’on parle de primaires, il serait dommage de passer à côté du désormais mythique slogan de Bruno Le Maire pour celles de la droite : « Le renouveau, c’est Bruno ». A cinq syllabes près, on avait un alexandrin.
Mais Michèle Rivasi elle non plus n’a rien inventé. Outre le changement, l’autre grosse tarte à la crème d’un candidat en campagne consiste à se poser en rassembleur. On décline le rassemblement à toutes les sauces. En 1969, Alain Poher veut être « un président pour tous les Français ». Slogan pompé au mot près par François Mitterrand cinq ans plus tard, après la mort de Pompidou ! Au cours du second tour de l’élection présidentielle de 1974, les affiches du candidat de la gauche (« Un président pour tous les Français ») côtoient celles de Valéry Giscard d’Estaing, sur lesquelles on peut lire : « Le président pour tous les Français ». La nuance est de taille…
En 1988, Mitterrand est réélu président avec pour slogan « La France unie ». Jacques Chirac plagie également le concept pour ses trois dernières campagnes présidentielles (« Nous irons plus loin ensemble », 1988. « La France pour tous », 1995. “La France en grand, la France ensemble”, 2002). Dans la lignée de son premier père spirituel, Nicolas Sarkozy choisit un apophtegme du même acabit en 2007 (« Ensemble, tout devient possible »). François Bayrou y va à son tour de son couplet rassembleur sur ses affiches, en 2012 : « Un pays uni, rien ne lui résiste ».
Avant d’en changer, Manuel Valls avait d’ailleurs choisi un slogan aussi créatif qu’inédit pour sa campagne de la primaire de la gauche : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble ». Il faut dire que notre tout nouvel ex-premier ministre n’avait guère d’autre choix puisqu’il ne pouvait décemment pas nous faire le coup du changement.
On se rassurera (ou pas) en constatant qu’on ne se montre guère plus original aux Etats-Unis. Alors que Barack Obama en 2008 (« Change we can believe in », « le changement auquel on peut croire ») et Mitt Rommey en 2012 (« Real change on day one », « le vrai changement dès le premier jour ») misent sur le poncif du changement avec des fortunes diverses, Hillary Clinton joue, elle, la carte – qui s’avère pour le coup un mistigri – du rassemblement en 2016 : « Strong together » (« Plus fort ensemble »).
En fin de compte, il n’est pas certain que l’originalité paie tant que cela en politique. Fin 1928, Herbert Hoover est élu président des Etats-Unis grâce à un slogan détonnant : « A chicken in every pot, a car in every garage. » (« Un poulet dans chaque casserole, une voiture dans chaque garage »). Quelques mois plus tard, un krach boursier plonge le pays puis le monde entier dans une crise économique sans précédent. Un président de plus qui ne tiendra pas ses promesses…
 
 
Published by Un Sage